Réussir en politique en Afrique : Mode d’emploi « pour les nuls »

Comme l’a écrit Rudyard Kipling: tu seras un homme « politique » mon fils si tu mets en pratique ses quelques petits conseils :

Introduction

En Afrique le monde politique a ses propres règles et tout apprenti politicien, tout futur crocodile qui souhaite évolué dans les eaux troubles  des marécages politiques africains doit maîtriser quelques données topographiques de ces bas-fonds pas comme les autres.

LES LOUANGES DU CHEF TU CHANTERAS

“Président 20 ans, Président 20 ans”. Non vous ne rêvez pas, nous sommes dans un pays africain, pays démocratique ou la constitution précise bien que la durée du mandat d’un Chef d’Etat élu est de 05 ans renouvelable une seule fois. Donc en aucun cas, un Président élu ne peut passer 20 ans au pouvoir. Pourtant lors d’une visite du Président de cette République dans une ville du pays, un cadre, politicien zélé n’a trouvé rien de mieux pour faire plaisir à son mentor de Président que de distribuer de l’argent à la population pour chanter « Président, 20ans, Président 20 ans».

C’est cela la politique en Afrique. Les règles sont faites pour être violées, en toute connaissance de cause.
Un autre apprenti politicien, cadre de l’Etat et Directeur d’une grande société publique n’a trouvé lui rien de mieux à faire que d’organiser un meeting politique dans sa ville natale et devant toutes les caméras du pays réunies, il a chanté les louanges du Président pour ensuite dire à la population “ Si le Président dit on va à gauche, tout le monde va à gauche. Si le Président dit on va à droite, tout le monde va à droite. Si le Président dit on avance, tout le monde avance”. Bref, il prend les populations pour des moutons aux cerveaux lobotomisés, incapables de réfléchir par eux-mêmes. Connaît-il seulement l’histoire du mouton de Panurge.
Un Député du même pays a poussé le zèle si loin qu’il a comparé son Président de Mentor au Bon Dieu. En effet, selon lui le Président tient toujours ses promesses, comme le bon Dieu quoi !
Tout Ministre, Député de la mouvance présidentielle, Directeur de Société d’Etat, Cadre de l’Administration Publique ne doit tenir de discours public sans prononcer au moins une fois le nom du Président de la République. Un ministre ne s’affirme pas, il ne dit pas “j’ai décidé”. Il vient juste rapporter ce que le Président a décidé, même si c’est sa propre initiative. A l’occasion de chaque cérémonie de mise en service ou d’inauguration de chantier de route, pont, piste rurale, module de classe d’école, infrastructure d’utilité publique, etc, je suis souvent ému devant ma télévision. En effet, les populations bénéficiaires des infrastructures sont souvent invitées à remercier le Chef de l’Etat pour le cadeau qu’il a bien voulu leur faire. On dirait que les fonds ayant servi à réaliser ses infrastructures venaient de la poche du Président et n’étaient pas des dettes à rembourser. Je croyais que le rôle du Président élu était de travailler pour le bien de la population. En Afrique, la réalité est tout autre. Il faut remercier toujours “le Père de la Nation” d’avoir fait son travail, d’avoir daigné faire un cadeau au peuple.

DES CÉRÉMONIES RELIGIEUSES DE REMERCIEMENT TU ORGANISERAS.

J’ai découvert cette mode au Cameroun dans les années 90. Après chaque remaniement ministériel, les nouveaux Ministres “heureux élus” organisent des messes d’actions de grâces dans les Eglises pour les Chrétiens et dans les Mosquées pour les Musulmans. Durant ces services religieux, on prie pour le pays, son Président à qui on souhaite longue vie et long règne, puis on remercie le Président tout puissant d’avoir nommé ce ministre au poste de serviteur de la République. Les “Guignols de Canal Plus” auraient remercié pour être invités enfin à la mangeoire, ce qui est plus proche de la réalité. Avec le temps la pratique s’est répandue à tous les pays africains. Certains Ministres ou cadres font mieux, ils organisent les messes d’actions de grâce dans les Églises, des prières dans les Mosquées. Laïcité, quand tu nous tiens. Pour les animistes, on ne s’inquiète pas, cela se fait d’habitude en amont de la nomination et surtout la nuit. Même procédé après la nomination.

“FILS DE CHEF D’ETAT, C’EST CARRIERE”.

Quand j’étais petit, le Maître d’école nous demanda un jour notre profession de rêve. Il y eu florilège de réponses. Maître, Docteur, Ingénieur Ponts et Chaussées, aviateur, Ministre, etc. La profession qui m’a le plus marqué est celle de « KEREKOU ». Pour ceux qui ne le savent pas, Mathieu KEREKOU était Président de la République du Bénin de 1972 à 1991. Donc en 1982 où mon maître d’école primaire posait cette question en classe, le culte de personnalité était à un tel niveau que plusieurs écoliers pensaient que de même que certains avaient pour profession enseignant, Mathieu KEREKOU avait pour profession PRÉSIDENT. Et nous n’étions pas les seuls à entretenir de telles idées sur le continent. Les “Pères de la Nation” en Afrique ont le secret pour durer au pouvoir. Des générations entières d’africains ne connaissent qu’un seul Président de leur naissance à l’âge adulte en passant par l’enfance et l’adolescence. Faisons l’inventaire :

– Côte d’Ivoire : Houphouet Boigny : 40 ans de règne
– Somalie : Siad Barré : 40 ans de règne
– RDC, ex-Zaire : Mobutu Sésé Séko, 40 ans
– Guinée Equatoriale : Théodoro Obieng Nguéma : 35 ans (en cours)
– Gabon : Omar Bongo : 40 ans (en cours, à travers son fils)
– Togo : Eyadema 35 ans (en cours à travers son fils) Cameroun :
– Paul Biya : 32 ans (en cours)
– Burkina-Faso : Blaise Compaoré : 28 ans (en cours)
– Congo : Denis Sassou NGUESSO : 22 ans (en cours)
– Tchad : idriss DEBY : 27 ans (en cours)
– Etc… (en cours)

Je sais que je n’ai pas tout cité, mais à voir de près, on se rend compte qu’il y a plus de royaumes en Afrique que de Républiques aux démocraties souvent pompeusement qualifiées de « Démocratie avancée ». Suivez mon regard. Et dans tout cela, il y a la famille du Chef de l’Etat. Si un homme a la chance de naître fils de Chef d’Etat, il est déjà un politicien accompli (de naissance). Poste Ministériel, poste de conseiller, Directeur de Société, Président de Conseil, etc… En Afrique, comme l’a dit un de mes amis ivoiriens, « Fils de chef d’Etat, c’est carrière »

DE LA MOUVANCE PRESIDENTIELLE, TOUJOURS TU SERAS MEMBRE

Un politicien africain qui veut réussir en politique et bien gagner sa vie doit toujours être dans la mouvance présidentielle. En Europe les choses sont claires, vous êtes soit de la gauche soit de la droite. Aux USA, vous êtes démocrate ou Républicain. Il est très rare de voir des politiciens changer de parti politique ou de courant idéologique durant leur carrière politique. On peut se disputer dans le parti, il peut y avoir guerre de leadership, mais c’est une grande famille. Il peut y avoir des courants idéologiques dans le parti, mais tout le monde y reste. Valls, Aubry, Royal et autres sont restés au PS pour aider à l’élection de François Hollande après avoir perdus les primaires. En Afrique, chacun de ses ténors du PS auraient quitté le PS pour aller créer leur propre parti politique dont ils seront le « Président. »
Je vous garanti que c’est sur le continent africain que se pratique la « vraie démocratie ». Les politiciens n’ont pas de courant idéologique, seul l’intérêt personnel immédiat compte (au nom des électeurs bien sûr). Les seuls courants politiques connus sont :
– La mouvance présidentielle
– L’opposition, mais comme le dit un de mes amis humoristes, «En Afrique, il n’y a pas d’opposants, il n’y a que des mécontents ».
– Les centristes. Ne vous y prenez pas. Un centriste en Afrique est un politicien qui a sa veste à la main. Il peut ainsi la retourner quand ses intérêts sont en jeu. On tourne la veste du côté du pouvoir pour aller à la mangeoire, puis on la retourne dès que l’on est plus en bon terme avec le parti au pouvoir. C’est cela être du centre en Afrique.

Des politiciens africains ayant fait près de 30 ans de carrière politique n’ont jamais connus l’opposition. Opposition an Afrique rime avec pauvreté. Que voulez-vous ? En Afrique, les mandats présidentiels sont interminables, être opposant n’est donc pas un « bon choix de carrière » car vous risquez de ne pas avoir de carrière du tout.
Les crocodiles politiques ont le secret pour être de tous les marigots. Ils ont beau avoir été très critiques et violents envers un candidat durant les campagnes présidentielles, si ce dernier remporte les élections et devient Président, alors les mêmes crocodiles qui étaient ses farouches adversaires trouvent immédiatement les mots pour chanter les louanges du nouvel élu. Il n’y a pas de honte à aller à la mangeoire. Celui qu’on a dépeint comme le Diable le matin est présenté comme un Ange immaculé du bon Dieu le soir du même jour. Les intérêts pécuniaires et politiques déterminent l’angle sous lequel l’adversaire est présenté.

LE PEUPLE TU CORROMPRAS

Sous d’autres cieux, les politiciens créent le cadre et les conditions nécessaires pour que le peuple s’épanouisse, travaille dans les meilleures conditions pour gagner sa vie et subvenir à ses besoins. En Afrique, c’est un tout autre procédé. Pour conquérir un nouvel électorat ou pour maintenir celui existant, les politiciens africains ont plusieurs tours dans leurs sacs :

1- Distribuer des vivres et faire des dons aux populations dans les périodes de fêtes de fin d’année, fêtes religieuses, campagnes électorales, etc
2- Ouvrir des structures de micro finance à l’intention des plus pauvres.
3- Faire des distributions d’argent en espèces pour acheter des voix lors des campagnes électorales
4- Distribuer des fournitures scolaires aux parents à l’approche de la rentrée scolaire
5- Organiser des tournois sportifs dotés d’un prix au nom du candidat
6- Construire des modules de classe dans les villages et quartiers de villes. Veuillez à ce que sur le fronton de l’infrastructure votre nom soit écrit en grands caractères
7- Construire des hangars dans les marchés pour les femmes. Mettre son nom en grands caractère sur le fronton
8- Donner de l’argent en espèces aux populations en cas de sinistres tels qu’incendie, inondation, etc et même si vous êtes Président de la République, précisez aux populations que ce don vient de votre propre poche.
9- Petite astuce pour se faire nommer Ministre : Envoyer une délégation de son village auprès du Président de la République pour lui rappeler que tout le village et cette commune le soutiennent et que la meilleure manière de les remercier est de nommer un des leurs dans le Gouvernement.

LA LISTE ÉLECTORALE TU MAITRISERAS ET LA CONSTITUTION TU MODIFIERAS PUIS LES RÉSULTATS ÉLECTORAUX TU TRIPATOUILLERAS.

Les débats sur les modifications de la constitution dans les pays africains agitent régulièrement les masses. C’est un vrai problème de société. Vers la fin du mandat de chaque Président africain, ce problème ressurgit. Au Sénégal, Wade a fait des pieds et des mains pour valider une modification constitutionnelle afin de se représenter aux élections présidentielles. Les débats furent houleux, une frange de la population s’est soulevée, il y eut des marches, des meetings de protestation, des actions en justice, mais Wade tint bon et se présenta aux élections. Malheureusement pour Wade, il échoua aux élections car la liste électorale sénégalaise est sûre. La liste sénégalaise est une liste de confiance et n’est pas manipulable par n’importe qui.
Tous les pays africains n’ont pas cette chance. Les béninois sont encore KO debout après le KO électoral réalisé par le Président actuel en 2011 au premier tour. Avec la liste LEPI, personne n’a rien vu venir. C’était une « liste électorale permanente  informatisée » jugée « très sûre ».
« Président fondateur » de Mamane sur RFI est souvent élu à plus 99,99% des suffrages exprimés ». C’est le rêve de tous les Présidents et députés africains en périodes électorales.
En effet les élections sont un indice important de la vitalité de la démocratie d’un pays. Alors pour être un bon politicien en Afrique, il faut apprendre à gagner les élections quelques soient les suffrages exprimés par les populations. Il existe plusieurs manières de toujours gagner les élections en Afrique. Voici quelques unes :

– Avoir des complices parmi les accesseurs des bureaux de vote
– Donner de l’argent aux populations pour choisir votre bulletin de vote
– Maîtriser la liste électorale pour que cela donne toujours le résultat que vous souhaitez. La liste doit être programmée pour donner un résultat supérieur à 50% quelque soit les suffrages exprimés.
– Faire disparaître les urnes contenant les suffrages qu’on pense défavorables à votre camp. Georges Bush et ses apprentis tripatouilleurs auraient dû venir se former en Afrique. J’en ai rit jusqu’aux larmes lorsque j’ai appris que des urnes avaient été retrouvées dans une église dans l’Etat de Floride au cours des élections de l’an 2000.
– Ne pas organiser les élections tout simplement en les repoussant aux calendes grecs.

Inutile de mentionner qu’en Afrique, un candidat aux élections présidentielles n’est pas élu selon un programme de société mais selon d’autres critères bien moins intellectuels. La victoire revient à celui qui :
– distribuera le plus d’argent,
– aura le plus de chef traditionnels et religieux de son coté
– aura le plus d’hommes d’affaires dans ces poches,
– maîtriseras la liste électorale
– maîtriseras la commission électorale Indépendante ou autonome (CENI ou CENA)
– racontera le plus de mensonges sur le compte des autres candidats
– démontrera dans tous les villages où ils de rendra qu’il a des liens de parenté avec les villageois
– etc.

Constitution

Les pays africains ont presque tous adopté dans les années 1990, années d’effervescence démocratique, des constitutions où il était bien précisé noir sur blanc que la mandat présidentiel est de 05 ans renouvelable une seul fois. Donc clairement, aucun Président ne peut faire plus de 10 ans de pouvoir. Mais une chose est d’écrire, l’autre est de mettre en pratique. Vers la fin du second mandat de nos Présidents « Pères de la Nation », nous remarquons :
– des marches de soutien pour inviter le Président à prolonger son mandat afin d’achever les chantiers qu’il a entamé (au Niger on parle de Tazarché)
– des discours pour susciter une révision de la constitution
– des insultes publiques où les partisans du Président estiment que l’opposition n’est pas prête à gouverner et que le Président est le seul capable de diriger le pays.
– Marches, meeting, inaugurations de nouveaux chantiers publics doivent se succèder à un rythme effréné.
– Des articles de journaux critiquant l’article de la constitution qui limitent le nombre de mandats présidentiels paraissent presque tous les jours. – Les populations des villages qui ne comprennent même pas un seul mot de la constitution lisent des discours douteux dans un français à faire se retourner Molière dans sa tombe pour réclamer la révision de la constitution.
– Les historiens auto proclamés viennent sur les chaînes de TV pour démontrer que les sociétés africaines sont habituées à un règne royal de longue durée et non à des changements de chef intempestifs. (ils nous prennent vraiment pour des cons)
– Etc.

En ces périodes d’hystérie révisionniste, presque tout le monde devient constitutionnaliste dans le pays. Mais moi, j’ai la solution qui est toute simple et toute bête. Ils n’ont qu’à s’inspirer de Vladimir Poutine. « Lui il connaît » comme dirait un ami ivoirien.

AU DESSUS DE TES MOYENS TU VIVRAS

La politique en Afrique semble être devenue la voie la plus facile pour s’enrichir rapidement. Plusieurs jeunes diplômés des universités se battent pour être bien vus des ténors politiques car il suffit d’une nomination dans un cabinet et la vie prend une autre tournure. Belles voitures, sorties en restaurants chics, belles maisons, costumes et « pompes » italiennes, belles gonzesses, billets d’avion, comptes bancaires garnis, etc. La progression est tellement fulgurante que tous les jeunes se ruent vers la politique. Que voulez-vous ? celui qui est moins diplômé que vous, qui se trainait dans les rues matin et soir à la recherche de sa pitance commence à vous narguer au bout de quelques mois car il est devenu très proche d’un certain homme politique bien placé. Ça donne envie. Alors jeune africain, ne suis surtout pas ce conseil, mais veux tu vite t’enrichir ? Alors engages toi en politique, mais choisis bien ton camp, vas dans la mouvance présidentielle car à l’opposition, tu n’auras rien.

Si tu suis ces quelques conseils, tu seras un « bon politicien » mon fils.

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Edmond NANOUKON
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9 réflexions au sujet de « Réussir en politique en Afrique : Mode d’emploi « pour les nuls » »

  1. Votre texte est très pertinent et traduit fidèlement les pratiques « politiques » dans les pays d’Afrique subsaharienne notamment. Bravo!

  2. J’ai lu votre texte il est chargé d’une pertinence sans remettre en cause quoique ce soit par contre j’aimerais savoir quel conseil pouvez vous donner à un jeune politique qui aimerait créer son parti ??

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