Victoire au premier tour : la nouvelle norme en Afrique ?

En Afrique subsaharienne surtout, dans nos nouvelles démocraties plus ou moins effectives, il existe deux modes de scrutins pour l’élection présidentielle :

    • Le modèle américain : c’est l’élection à un tour unique où le candidat ayant recueilli le maximum de voix est déclaré gagnant dès le premier tour de vote

  • Le modèle français : c’est l’élection à deux tours. Les deux candidats ayant reçu le maximum de voix au premier tour se retrouvent pour un second tour de vote. A l’issue de cette consultation celui qui qui obtient e maximum de voix est déclaré élu président de la République.

Certains pays tels que le Cameroun et le Togo ont adopté tout simplement le modèle américain. Avec ce modèle, l’élection coûte moins cher et de plus, le clientélisme politique est annihilé. Dans ce cadre, les mouvements d’opposants mécontents et éternels contestataires d’élections truquées sont plus facilement contrôlables.

Le second modèle, celui à deux tours est le plus répandu et à toujours donné lieu à des élections à suspense. En Guinée, on se souvient encore comme si c’était hier du délai de près de 4 mois qui s’est écoulé entre le premier tour et le second tour des premières élections présidentielles libres et démocratiques de l’après-Dadis Camara.

En France, le pays modèle, les positions des uns et des autres sont connues bien avant le premier tour. Dans les pays africains à deux tours, la période entre les deux tours donne lieu à d’âpres négociations entre les acteurs politiques. En effet en Afrique, la politique ne s’étale pas de de gauche à droite comme en Occident. Chez nous, c’est mouvance présidentielle et opposants qu’on appellera surtout camp des mécontents. Le positionnement dans la mouvance ou dans le camp des mécontents dépend des intérêts alimentaires immédiats. Les alliances contre nature sont légion et les revirements de dernières minutes spectaculaires.

Les candidats arrivés au second tour doivent donc mener des négociations très âpres et très tendues, promettre des postes ministériels, d’ambassadeur, de directeurs de société d’Etat, de représentation dans les organismes internationaux, de directeurs de cabinet… Tous les pans de l’économie nationale sont passés en revue et repartis entre amis comme la robe du Christ. Les candidats présidentiables arrivés en troisième, quatrième et cinquième, position, communément appelés « Faiseurs de Roi » sont courtisés par les camps du premier et second. Ils prennent le temps d’analyser les propositions des uns et des autres « dans l’intérêt supérieur de la nation », thème consacré pour parler de leurs « intérêts pécuniaires ».

Ces négociations sont donc souvent très très dures et les trahisons de dernières minutes sont monnaie courante, et la base ne suit pas toujours son leader non plus. Les reports de voix ne sont mathématiquement pas systématiques.

Puis l’éclair de génie vint du Bénin, comme d’habitude

En avril 2011, les politiciens béninois de tout bord se sont réveillé KO, groggy, secoués par un séisme qu’aucun instrument national de mesure n’avait anticipé. A l’issue du premier tour de la présidentielle, Boni Yayi, le président sortant était proclamé vainqueur dès le premier tour avec un score de plus de 53 %. C’était inimaginable dans ce pays aux multiples ethnies et groupes socioculturels où chaque région a son homme fort, son fils du terroir. La situation politique était très tendue en cette période et pour une fois, l’opposition (les mécontents) avait réussi après des mois de dures négociations à positionner un candidat unique en la personne de Maître Adrien Houngbedji. Plusieurs autres petits candidats étaient dans les starting-blocks et selon toute vraisemblance, on attendait Boni Yayi et Houngbedji au second tour. C’était sans compter avec la dextérité politique, l’intelligence de cet OVNI politique que les Béninois ont porté au pouvoir dans la liesse populaire au nom du changement en avril 2006.

En avril 2011 le contexte économique et politique était bien différent. L’économie était morose, les Béninois avaient déchanté du changement devenu refondation, les scandales politico-financiers se chiffraient en milliards de francs, la lutte contre la corruption était demeurée un vœu pieu, le panier de la ménagère n’avait jamais semblé aussi petit et léger. Un désamour palpable surtout dans les grandes villes de Cotonou et Parakou était installé entre l’ancien champion de 2006 et les populations. L’issue de ces élections de 2011 était plus qu’incertaine. Même avec la certitude d’atteindre le second tour, rien ne garantissait au locataire du palais de la Marina qu’il pouvait retrouver son fauteuil. De gros nuages sombres, lourds et menaçants s’amoncelaient dans le ciel sociopolitique béninois. Les négociations pour les ralliements au second tour promettaient d’être très très dures.

En avril 2006, le peuple béninois a voté dans des conditions tellement chaotiques que le chef de l’Etat lui-même avait jugé nécessaire de s’excuser publiquement le jour des votes du premier tour. Mais le meilleur restait à venir. Après de longs jours interminables d’attente et d’anxiété, les Béninois ont été surpris d’entendre le CENA, l’institution chargée d’organiser les élections proclamer la victoire du président sortant Boni Yayi dès le premier tour avec plus 53 % des suffrages exprimés.

Ce résultat était inimaginable pour le commun des mortels béninois. Un coup de tonnerre pour les uns, mais un coup de maître pour le « Maître du palais de la Marina ». On s’attendait à tout, mais pas à un tel scénario. Les quelques tentatives de contestation dans la rue ont vite été étouffées par les forces de police massivement déployées dans les rues. Et les chars de l’armée faisant des rondes dissuasives toutes les nuits dans les rues de Cotonou qu’on aurait cru en guerre. Le peuple béninois, philosophe et épris de paix a avalé la pilule, les politiciens de l’opposition sont restés groggy et la vie a repris son cours normal. Que ces résultats soient réels ou pas, ils ont réussi néanmoins à régler plusieurs problèmes à savoir :

  • Plus de vote pour le second tour, donc économie pour le budget national
  • Plus de négociations compliquées avec les faiseurs de roi
  • Plus de longues contestations des élections par un camp ou un autre
  • Les états-majors, non préparés à un tel dénouement, n’ont fait qu’improviser des actions de protestation qui mal coordonnées ont fait pschitt.
  • La communauté internationale, prise de court dans cette pagaille générale qu’a été la présidentielle de 2011 au Bénin a pris acte de cette nouvelle donne et formulé des vœux pieux pou le futur.
  • Aucune alliance n’ayant été nécessaire. Le président avait les coudées franches pour former son gouvernement, nommer ses collaborateurs, gérer la chose publique comme bon lui semblait.
  • La démocratie béninoise s’en est sortie pas renforcée, mais survivante.

Le Bénin venait d’inaugurer une nouvelle ère dans l’organisation en Afrique des élections à deux tours. Ainsi, en Guinée-Conakry, Alpha Condé qui n’a jamais caché son admiration pour le style politique du Béninois Boni Yayi, a réussi dans son pays à se faire réélire dès le premier tour. Delein Diallo, Sidya Touré et consorts en ont pris pour leur grade. Hier, c’est la Côte d’Ivoire qui prenait le train en marche, Alassane Ouattara a frôlé la perfection en se faisant réélire dès le premier tour avec plus de 80 % des suffrages exprimés.

On se souvient qu’au Bénin, le camp du parti au pouvoir déclarait qu’il fallait être Nicéphore Soglo pour être au pouvoir, organiser des élections et les perdre. C’est oublier que Nicolas Sarkozy, Georges Bush père et d’autres avant eux ont connu de telles déconvenues sous d’autres cieux. Mais chez nous en Afrique, c’est inacceptable. Quand on est au pouvoir, on ne perd pas les élections et la mode actuellement en cours sur le continent est de gagner avec la manière dès le premier tour.

François Hollande qui est si malmené par les sondages doit y penser par deux fois et venir à l’école de ses chers « Frères » africains qui n’en doutons pas savent y faire en matière de victoires électorales.

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Edmond NANOUKON
"Dans notre société, l'opposé du courage n'est pas la lâcheté... C'est la conformité - les humains agissent comme n'importe quel autre humain, sans savoir pourquoi ni là où ils vont". - Rollo May

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